Vers l’unité de la Communauté: le rôle des leaders

Nonciature Apostolique, Port-au-Prince, 24 mars 2004
Je prends la parole en ayant comme unique autorité la confiance des amis qui m’ont invité.

 

Je souligne que je n’ai pas la prétention d’enseigner quelque chose de nouveau : le respect que j’ai pour ce pays et pour ce peuple ne me permet pas de me substituer aux réflexions et aux décisions que seuls les haïtiens peuvent faire sur eux-mêmes.

 

J’ajoute que j’ai essayé de faire quelque chose pour ce pays et j’espère vraiment lui avoir apporté ma petite contribution ; mais je dois dire que personnellement j’ai reçu de ce pays beaucoup en terme de confiance, d’amitié et de connaissance.

 

Ma réflexion s’est ouverte au contact avec la réalité et l’histoire de Haïti à un horizon jusque là inconnu en me donnant un enrichissement personnel et professionnel.

 

Comme co-président du Mouvement politique pour l’unité, fondé par Chiara Lubich, je voyage beaucoup et j’ai l’occasion de connaître nombre de réalités politiques différentes dans le monde ; je vais tenter de vous transmettre quelque chose des nouvelles expériences qui en différents pays du monde se font sur le terrain du renouvellement politique et aussi partager avec vous quelques idées-force qui orientent de telles expériences.

 

Je dois dire avant tout, justement sur la base de cette vision internationale des situations politiques que Haïti est un cas unique.

 

En ces quatre années où j’ai fréquenté Haïti, j’ai entendu à plusieurs reprises sur la bouche des amis le désir d’être un « Pays normal », avec des institutions normales où sont garantis : la sécurité publique, la certitude du droit, la participation politique, les services sociaux. Je partage cette exigence : la normalité du fonctionnement institutionnel est une nécessité de toute communauté politique, qui présuppose une organisation minime capable de garantir l’effectif exercice des droits civils, politiques et sociaux.

 

Mais sur ces requis que tout Pays doit posséder, se greffe ensuite la particularité d’un peuple, de son histoire et de son identité. Aucun Pays n’est comme un autre. Et Haïti de façon extraordinaire vit une sorte de singularité haïtienne : son histoire n’a pas de pareilles. De plus, lors du Congrès international tenu ici à Port-au-Prince en 2002, sur Politique et Economie : les voies de la Fraternité, il a semblé pouvoir entrevoir une mission historique de Haïti, liée à sa lutte pour l’émancipation et à l’idée de fraternité que a eu un poids considérable dans cette lutte. Justement au cours de cette réflexion, je reprendrai certaines des idées énoncées en 2002 concernant la fraternité.

 

La prospective de la fraternité est centrale dans le Mouvement dont je fais partie ; et c’est elle qui anime certaines parmi les expériences plus intéressantes de renouvellement de la politique.

 

Celui que nous vivons est un moment d’extrême importance pour la vie du Pays. Et le titre choisi pour cette réflexion en révèle le pourquoi : nous devons réfléchir sur la communauté et ses leaders, dans une situation où il y a beaucoup de leaders mais pas une communauté. La communauté de référence pour le leader politique, en effet, est la communauté politique. Et c’est exactement ce que aujourd’hui en Haïti il n’y a pas ; l’indépendance haïtienne, il y a 200 ans a posé les premières conditions pour un développement de la communauté politique qui ne s’est pas réalisée, comme une promesse non maintenue. L’histoire haïtienne a produit plus d’individualités que communauté, elle a produit des chefs qui souvent se sont servis de la communauté au lieu de la servir.

 

Le devoir actuel qu’on doit assumer est celui de fonder la communauté politique : cela signifie une vraie et authentique refondation de la nation.

 

Les expériences historiques de beaucoup de pays nous disent que pour être des fondateurs, il faut :

 

1)    Certains pré-requis

2)    Certaines ressources

3)    Certains choix

 

1- Pré-requis

 

Vocation personnelle

 

L’élément de base de départ d’où dépend tout le reste consiste en cela: le vrai politique est celui qui répond à une vocation. La vocation comme l’indique le terme latin duquel dérive, est un appel ; l’homme de foi peut le comprendre comme un appel personnel de Dieu ; en tout cas, tous répondent à un appel qui vient d’un besoin de leur peuple, d’une faiblesse qui demande de secours, d’un droit humain violé.

 

Répondre à l’appel signifie assumer sa propre responsabilité. Celui qui est responsable peut aussi exercer un rôle de pouvoir et de commande, mais être responsable signifie à la fin être appelé à répondre devoir rendre compte : c’est celui qui appelle qui a la tâche de juger et de décider ; le politique qui est appelé, est mesuré et jugé par celui qui l’a élu, par le peuple et les citoyens.

 

La vocation politique de ceux qui doivent jouer un rôle de fondation assume alors un aspect particulier qui est présent dans les tâches de tous les politiciens, mais qui chez les fondateurs devient essentiel. Les fondateurs doivent créer celui auquel ils doivent répondre, celui qui les devra juger : ils doivent créer le peuple non pas seulement comme communauté ethnique, culturelle ou religieuse, mais comme ensemble de citoyens effectivement souverains, c’est-à-dire comme communauté politique.

 

La politique commence donc par une vocation spécifique. C’est aussi un métier parce que cela exige professionnalité ; mais si je fais de la politique, je dois être certain d’avoir cette vocation et être disposé à en rendre compte à qui m’a appelé ; autrement, mieux vaut prendre une autre profession; il y a une noblesse aussi dans le fait d’être professeur, clown, boucher, fossoyeur ; je peux provenir de ces professions quand j’entre en politique ; mais je dois accepter de me dépouiller d’elles pour en assumer une autre. Ce qui m’est demandé en politique n’est ni d’enseigner, ni de faire rire, ni d’exercer comme boucher ni d’enterrer les morts.

 

Reconnaître les autres

 

Une première conséquence de ce point est que je dois reconnaître une vraie vocation pas seulement en moi mais aussi chez les autres politiciens y compris ceux qui ne partagent pas mes opinions. Cela est un aspect décisif même si souvent oublié un peu partout, spécialement quand notre attention est complètement noyée par les tâches présentes. Mais, il est vrai aussi que, quand on a souffert aussi longtemps, il faut chercher à avoir un regard plus large qui vient de loin et sait regarder au loin et chercher à comprendre dans la mesure du possible la trame d’un dessein historique même s’il est couvert par des souffrances et presque suffoqué. Il faudrait, je crois, s’il était possible à l’homme, avoir le regard de Dieu, pour embrasser dans son ensemble l’histoire et le destin d’un peuple. Nous pouvons, cependant, au moins, tenter d’élargir notre pensée, de nous élever pour un moment des conflits présents, pour nous interroger sur la signification plus profonde des phénomènes.

 

Nous nous rendons compte ainsi, qu’aucun grand mouvement politique, aucune grande idée, naissent par hasard mais surgissent et se développent comme expression d’une exigence, comme réponse à un besoin historique d’un peuple ; la vocation n’ appelle pas seulement les individus mais réunit les mouvements, crée les sujets collectifs.

 

Celui qui sent en lui comme un appel de Dieu à faire de la politique est conscient que, à travers la personne de celui qui est appelé, Dieu veut dire une Parole à l’humanité. Mais alors, l’autre politicien aussi est une Parole que Dieu veut prononcer et de cette manière l’autre mouvement historique, l’autre courant de pensée politique : ce sont toutes des Paroles à travers lesquelles Dieu veut prononcer son discours à l’humanité d’aujourd’hui : seulement si ces Paroles se rencontrent et s’accordent de façon harmonieuse, le discours de Dieu peut se déployer. En d’autres termes, je dois reconnaître la raison pour laquelle aussi mon adversaire politique existe, je dois l’accepter et la respecter. Alors faire de la politique signifie composer un discours unitaire qui devient la réponse aux différents besoins, aux différentes vocations qui ont appelé les politiciens à leur engagement.

 

Politique et Unité

 

Il y a en effet un profond lien entre l’unité et la politique. La politique part d’une unité d’origine, qui consiste à appartenir à la même communauté politique : nous débattons, nous nous confrontons et nous soutenons différentes idées et différents intérêts justement parce que nous appartenons à la même communauté, dans laquelle ce qui nous unit est plus fort de ce qui nous sépare ; autrement, nous ne serions pas des adversaires mais des ennemis.

 

C’est la même communauté qui se veut unie, qui nous demande de composer dans l’unité les différences et de résoudre les conflits: le politicien part de l’unité de fonds pour produire une unité nouvelle de résultat. A la fin de la confrontation, en effet, il y aura une seule décision, une seule loi que tous devront accepter. Faire de la politique signifie donc:« conserver l’unité de la communauté en l’affirmant d’une manière nouvelle ».

 

 

 

2- Ressources

 

Où puiser les ressources pour une telle fondation ? Il me semble pouvoir indiquer deux pistes :

 

Histoire et identité

 

La première ressource est offerte par l’histoire et par l’identité de ce pays ; Haïti a déjà vécu une première période originaire de fondation lié essentiellement à la figure et à l’œuvre de Toussaint Louverture. Quand on était sur le point d’ouvrir en 2002 notre école politique dédiée à Toussaint, au moment de la conférence de presse un journaliste me demanda : pourquoi Toussaint et non pas d’autres, par exemple, Dessalines ? J’ai répondu que il y avait deux motifs : le premier : Toussaint avait un projet, il a réussi à transformer une rébellion anarchique d’esclaves en une révolution politique ; Toussaint gardait en soi le dessein d’un peuple, de son peuple, qui encore n’existait pas et qui s’est formé durant la lutte. Ses successeurs ont conquis l’indépendance, il est vrai : mais le chef d’œuvre a été réalisé par Toussaint, lui qui a engendré un peuple et qui a su se mettre sur un plan d’égalité avec les anciens patrons ; au point que Toussaint peut s’adresser à Napoléon en écrivant : « Le premier des Noirs au premier des Blancs ».

 

Le deuxième motif : Toussaint a été trahi et tué. Aux Archives Nationales de Paris j’ai lu la correspondance entre Napoléon et les geôliers de Toussaint ; j’ai vu les minutes des ordres et des dispositions de la Préfecture et de la Police qui regardaient le transport et la garde de Toussaint. J’ai pu constater la volonté précise de Napoléon de faire souffrir le héros d’Haïti et de le porter à la mort. Napoléon craignait Toussaint ; au point de penser qu’il puisse s’enfuir et s’opposer à lui. Certainement, la préoccupation de Napoléon ne venait pas de la force matérielle de Toussaint. Il venait de sa force morale, d’avoir osé s’élever au même niveau que lui: « Le premier des Noirs au premier des Blancs ».

 

Toussaint devait mourir parce que Napoléon avait besoin d’esclaves, non pas de peuples libres. Voilà donc le second motif : Toussaint a été tué. Lui aussi avait tué, mais quelque soit sa responsabilité sur le champ de bataille, il était emprisonné en innocent, désarmé et impuissant ; sa douleur est une douleur innocente et sa mort fait de lui une figure sacrificielle. Un homme qui meurt pour son peuple et dont le sacrifice continue à nourrir ce peuple. Ce n’est pas de la rhétorique. C’est la logique du sacrifice qui a toujours construit les nouvelles réalités de l’histoire.

 

Et parfois l’histoire s’apitoie sur le sort des hommes quand il les transforme en martyrs parce qu’il les enlève du risque que leur petitesse humaine arrive un jour à avoir le dessus, en faisant d’eux des petits et terribles dictateurs, tels que beaucoup de pays ont connu jusqu’à nos jours.

 

Toussaint donc est un modèle de politicien fondateur : mais celui qui aujourd’hui est appelé à fonder, est-il disposé à donner sa propre vie comme le fit Toussaint ? De plus, la grande intuition de Toussaint fut celle de la fraternité. Dans son appel de Camp Turel aux esclaves des plantations du Nord, il le dit avec clarté : il veut porter la liberté et l’égalité en Haïti ; mais pour le faire il y a besoin de fraternité : et quand il appelle les esclaves il dit justement mes frères. La liberté et l’égalité sont le futur ; la fraternité est le présent. C’est ce avec quoi Toussaint crée le peuple d’Haïti. Voici la clef : 500 mille esclaves divisés et provenant de différentes ethnies, deviennent un peuple parce qu’ils répondent quand ils sont appelés ‘frères’. La fraternité crée le peuple.

 

Il est nécessaire, j’en suis convaincu que l’on reprenne l’esprit Louverturien si nous voulons affronter l’œuvre de la nouvelle fondation d’Haïti, il faut donc reprendre l’idéal de la fraternité pour créer aujourd’hui la vraie communauté politique comme il y a 200 ans, la fraternité créa ce peuple.

 

 

 

 

 

Une Communauté de Communautés

 

a) Crise des communautés

 

La deuxième piste qui peut porter à repérer les ressources pour la nouvelle fondation politique du Pays est celle qui porte à considérer les communautés déjà existantes : communautés non politiques mais sociales : familles, professions, entreprises, associations de caractère culturel, social, syndical, ecclésial et caritatif. Toutes ces communautés souvent ont opéré sans aucune aide de l’État ou en absence de l’État ; en plus, la plupart des fois elles ont dû assumer des rôles de suppléance par rapport à l’Etat absent. Elles ont parfois assumé la tâche du bien commun qui n’est pas leur rôle spécifique mais qui est celui de l’État.

 

La nature de ces communautés en effet est celle d’être des corps intermédiaires entre la personne et l’État : l’absence du point de référence constitué par l’Institution politique a alourdi leur rôle.

 

En outre, comme il arrive dans ces situations, selon ce que nous témoigne l’expérience de nombreux pays, il est facile que ces communautés n’arrivent pas à atteindre leurs propres objectifs. Pensons aux difficultés des familles privées de ressources pour garantir une croissance saine de leurs fils, une relation sereine entre parents : l’humiliation des pères qui n’arrivent pas à maintenir leur famille devient l’humiliation de tout un peuple, cela fait grandir chez les enfants et les jeunes cette humiliation qui attend seulement l’occasion pour devenir violence. Pensons également aux difficultés des entreprises, quand elles ne font pas partie du bloc d’intérêts, le pouvoir arrive toujours à créer en organisant une alliance entre faux politiciens et faux entrepreneurs.

 

Une autre conséquence, c’est la dégénération de telles communautés :

 

         Au niveau économique : en de telles situations on peut voir grandir des entreprises qui, sans le soutien politique, ne pourraient pas rester sur le marché et qui, privées de tel soutien, livrent les travailleurs à la faim ;

         Au niveau culturel : les associations et organisations de la société civile risquent de devenir organes de transmission du pouvoir au lieu d’être de libres manifestations de la créativité sociale.

         Au niveau ecclésial : en particulier avec l’engagement direct de prêtres et de religieux dans les partis politiques ; l’engagement public direct de prêtres et religieux en particulier dans les organisations de caractère syndical, économique, social, peut parfois être suggéré par l’Esprit en situations exceptionnelles quand cela sert directement à la tutelle des personnes et de leurs droits: en ce domaine, les Eglises chrétiennes comptent beaucoup de martyrs et de saints. Mais l’engagement direct dans les partis, aujourd’hui, après les expériences historiques que les Eglises ont réalisées dans les siècles derniers, est inacceptable : un prêtre est un prêtre sans adjectif, là où nous avons un prêtre communiste ou fasciste, l’adjectif enlève la valeur au substantif ; le prêtre perd sa propre autorité de pasteur et de référence pour tous les fidèles quelle que soit leur pensée politique.

         Au niveau politique : les partis se repartissent le pouvoir et ils arrivent à s’identifier, en tout ou en partie, avec l’Etat : ils trahissent ainsi leur nature : en effet, les partis sont des associations privées qui contribuent à former les grands courants d’opinion politique de la population, recueillent le consensus, développent des projets, concourent aux décisions politiques du Pays : et tout cela dans la libre compétition entre eux pour assurer la liberté de choix des citoyens. Tout cela disparaît quand un ou quelques partis s’emparent de l’Etat.

 

 

b) Les ressources de la Communauté

 

Et pourtant, malgré ces difficultés, les différentes communautés haïtiennes ont cherché de poursuivre leur propre but naturel, engageant et faisant grandir des citoyens intelligents et laborieux qui se sont montrés capables de réaliser le bien propre de la communauté d’appartenance. Dans tous les pays du monde – et donc en Haïti – de ces communautés peuvent venir des ressources humaines pour construire une vraie communauté politique. De deux façons :

 

– La première : à travers une contribution de connaissance d’expérience, de capacité d’analyse, d’intervention et de solution des problèmes ; les communautés intermédiaires doivent accompagner le travail de la classe politique interagissant de manière claire, publique et transparente avec elle ; elles ne doivent pas créer des lobbies particulières mais contribuer au processus décisionnel et législatif ; les hommes et les femmes politiques doivent écrire leurs programmes de concert avec les communautés; et les communautés ne doivent pas se limiter, après le vote, à déléguer à celui qui fait de la politique l’exercice de la souveraineté mais doivent continuer à le suivre avec leur soutien et avec leur contrôle comme des citoyens actifs. Sur ce point le Mouvement politique pour l’unité a beaucoup d’expérience.  

 

– La deuxième : en donnant à la politique des personnes compétentes contribuant ainsi à former une nouvelle classe dirigeante politique. Les pays qui vivent des tournants historiques, doivent savoir renouveler leur personnel politique en se rappelant que la politique elle-même exige professionnalité et qu’il est nécessaire d’apprendre avec patience et prudence le métier. Il faut que les citoyens apprennent à choisir à l’intérieur de la communauté des personnes ayant une histoire crédible, des personnes qui aient démontré : savoir conduire une famille, un travail et donc capables probablement de conduire l’Etat.

 

En ce sens, la communauté politique est, en effet, une communauté de communautés. La politique représente l’unité du corps social, c’est l’instrument qui – pour ainsi dire – permet aux jeunes de s’aimer, de s’épouser et de mettre leur amour aussi dans le travail ; elle permet aux malades de trouver des soins, aux personnes âgées de transmettre sereinement leur sagesse ; la politique est au service des mille amours qui naissent dans la société ; c’est comme dit Chiara Lubich, ‘‘l’amour des amours’’.

 

 

3- Choix

 

Pour arriver à cette politique, l’unique digne de son nom, il est nécessaire d’opérer des choix.

 

Style de vie

 

Le premier choix à faire concerne le style de vie du politicien qui doit faire attention aux symboles qui entourent le pouvoir. Les signes du pouvoir exhibés dans un pays fort et riche sont arrogants, les signes du pouvoir manifestés dans un pays pauvre et faible sont ridicules. Certains signes sont publiques: comme l’ostentation de la richesse et l’ostentation de la force. D’autres signes sont liés au comportement personnel : une certaine arrogance, une bonne dose d’agressivité. Il est bien de rappeler que celui qui crie est un faible : quand on a raison, on l’expose ; quand on n’a plus d’argument, on s’excite et on monte le volume de son propre néant. Un style sobre dans l’exercice du pouvoir est signe de sérieux. Il ne faut pas tenir en compte seulement des pauvres et des miséreux qui peuvent être envoûtés par les signes du pouvoir : il faut regarder aussi au dehors, à l’opinion publique internationale dont l’estime est nécessaire pour gouverner son propre pays.

 

Confrontation avec les jeunes et les citoyens actifs

 

En Haïti est en train de naître une nouvelle génération qui sera capable de crier déjà dans les prochaines années que ‘‘le roi est nu’’. Elle ne se laissera pas impressionner par les signes du pouvoir. Une génération qui se forme et se prépare à vivre la politique comme une vocation, à entreprendre les activités politiques en visant la fraternité même à travers la diversité des choix. Ces jeunes apprennent à guérir en eux-mêmes les blessures du passé, à mettre de côté l’agressivité pour acquérir la vraie force. Ces jeunes regarderont tout politicien agressif comme un homme faible qui n’a pas su dépasser les propres obstacles intérieurs que lui, le jeune, a su déjà vaincre en lui-même. Ces germes d’espérance ont été déjà déposés ici en Haïti, ces jeunes sont là chez vous et c’est avec eux que vous allez vous confronter et auxquels vous serez appelés à rendre compte. Notre génération, en effet, devra leur laisser la place, non seulement parce que nous vieillissons mais aussi parce qu’ils sont plus forts.

 

Savoir prendre le pouvoir et savoir le laisser

 

Devant nous, devant la génération de ceux qui ont la cinquantaine et la soixantaine, ceux qui aujourd’hui doivent agir, il y a un choix : dans quelle manière quitter le pouvoir ? Cela peut paraître une question prématurée si elle est posée au moment où le problème le plus urgent semble le contraire, c’est-à-dire comment conquérir et maintenir le pouvoir. Je le pense d’une autre façon ; je crois que les questions sur comment arriver au pouvoir et comment le laisser sont les deux facettes de la même médaille. En effet, celui qui se demande seulement comment prendre le pouvoir, souvent oublie que le pouvoir est un moyen non pas une fin. La politique a besoin du pouvoir pour réaliser le bien commun ; mais la politique ne coïncide pas avec le pouvoir ; elle est certainement l’exercice du pouvoir, mais doit aussi savoir le but pour lequel on fait usage du pouvoir.

 

Se préoccuper de la façon dont on veut laisser la politique signifie être conscients de la différence entre le moyen et la fin ; signifie vouloir opérer pour construire quelque chose qui reste indépendamment et au-delà de nos personnes.

 

En particulier, ceux qui sont appelés à une tâche de fondation doivent être conscients du caractère provisoire de leur moment. Ils doivent penser et agir en fonction de ce que sera demain, avec une claire conscience des limites de leur tâche et aussi des limites de leur pouvoir. Attention donc à ce qu’on fait, tout comme aux discours, aux lettres, aux écrits : tout sera étudié par les générations futures, et constituera le patrimoine fondamental de la culture politique de votre pays.

 

Il y a trois ans en rencontrant l’ex Président Aristide, suite à un discours du Nonce Apostolique, Mgr Luigi Bonazzi, qui avait attiré son attention sur certains aspects problématiques et critiquables de son agir politique, j’ai proposé au Président l’exemple de Cincinnatus, l’antique romain qui, appelé à sauver la Patrie en danger, se retira immédiatement après avoir accompli son œuvre, pour retrouver le travail des champs. J’ai proposé à Aristide de travailler pour créer les conditions du ‘‘Pays Normal’’, de l’amener à des élections politiques et administratives correctes, de fortifier le fonctionnement des institutions. J’ai ajouté : si vous laissez le pouvoir après avoir fait cela, vous aurez le mérite de mettre fin à ce qu’on pourrait appeler la « malédiction haïtienne » : cette espèce de sortilège ou de fatalité magique qui frappe les gouvernants de ce pays et qui les transforme facilement en mangeurs de leur propre peuple. J’ai conclu : vous serez alors reconnu pour toujours comme un héros et un bienfaiteur. En effet aujourd’hui nous nous souvenons de Cincinnatus non de tant d’hommes piètres qui se sont accrochés au pouvoir. Une conversation ingénue que l’ex-Président écouta – un peu étonné à vrai dire – de façon bienveillante. Je suis convaincu que pas tous en Haïti ont les mêmes oreilles d’Aristide.

 

Un Pacte de fraternité pour Haïti

 

Il y a une toute dernière chose de grande importance que je voudrais soumettre à votre attention. Il s’agit d’une expérience que beaucoup de Pays ont réalisé au cours du XXe siècle , certains de manière positive d’autres moins : Je l’ai vécu en Italie ; dans d’autres Pays comme le Rwanda et l’Afrique du Sud, elle est beaucoup plus récente comme expérience. Elle concerne l’histoire et la mémoire.

 

L’histoire nous livre des blessures, elle consigne un bagage de souffrances et de haine pour les peines subies mais aussi de remords pour les peines infligées. Dans les moments de fondation, un pays doit savoir regarder dans son propre passé et reconnaître dans le mal subi tout comme le mal accompli une unique histoire commune : Sans se déresponsabiliser, sans faire du tort à la justice. Il faut savoir reconnaître soi-même comme le fruit de l’ensemble de ce qui est arrivé : tout ce qui a été fait, même si nous ne l’avons pas fait, en quelque façon nous appartient et fait partie de notre identité, de notre commune appartenance. La mémoire doit savoir regarder le mal avec miséricorde, pour fermer les blessures, pour éviter que le mal déjà subi une fois, continue à vivre en nous et à nous paralyser, empêchant l’unité dont aujourd’hui on a tant besoin pour fonder un Pays nouveau.

 

Nous devons nous unifier en nous mêmes pour unifier notre Pays. Ce n’est qu’ainsi que notre intelligence pourra parcourir le passé et y découvrir le bien que l’histoire nous transmet, jusqu’à reconnaître un dessein qui vise l’unité de la nation.

 

Ce que je voudrais vous proposer n’est pas quelque chose de superflu mais, mais la chose en ce moment plus nécessaire existentiellement et politiquement: un Pacte de fraternité pour Haïti. Un Pacte qui engage les politiciens et les citoyens de ce pays à reconnaître toujours que ce qui unit est plus grand de ce qui divise. Un Pacte qui aide à garder l’extraordinaire expérience que Haïti a accomplie à travers son émancipation, à la valoriser et à la donner à l’humanité. Imaginons et reportons notre esprit au Camp Turel, réécoutons les paroles de Toussaint : seulement si nous répondons à la parole ‘‘frères’’ dans ce pays il y aura des leaders, parce que seulement ainsi il y aura une communauté politique.

 

Je voudrais conclure par deux mots très simples, si vous permettez à un non haïtien comme moi, à un italien, de les dire : Vive Haïti.

 

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