Le défi de la fraternité: de Haïti à la communauté politique mondiale par le Professeur Antonio Maria Baggio

(Port-au-Prince, 21 mars 2002)
Autorités civiles et religieuses, Mesdames et Messieurs,

 

            La relation que je vais soumette à votre courtoise attention prend en considération le concept de la fraternité d’une façon pas habituelle aux chercheurs et aux opérateurs de la politique : J’essaierai en effet de débattre le thème de la fraternité conçue comme catégorie politique. Je n’oserais pas entreprendre cette tentative si je devais compter uniquement sur mes propres forces. Heureusement un courant de pensée et d’action est entrain de se développer aujourd’hui dans plusieurs Pays du monde qui fait de la découverte de la fraternité le pivot d’une nouvelle vision de la société et de la politique.

 

            Il ne s’agit pas, bien entendu d’un nouveau parti, parce que ce courant de pensée et d’action embrasse des personnalités politiques, des fonctionnaires, des diplomates, des chercheurs, des étudiants, des citoyens, de différentes orientations culturelles et politiques, de différentes races et religions.

 

            Il s’agit d’un mouvement naissant, mais qui peut déjà compter sur des expériences significatives, appelé "Mouvement de l’unité", qui jaillit du « charisme de l’unité » des Focolari, une expérience ecclésiale initiée par Chiara Lubich, et qui est aujourd’hui répandu dans 182 Pays du monde. Le "Mouvement de l’unité" a une origine spirituelle et ecclésiale, mais il s’adresse à tout le monde et en fait tout le monde peut en faire parti parce que chaque homme peut découvrir dans sa propre intériorité cette appartenance fondamentale à la communauté humaine qui prend le nom de fraternité, à laquelle il peut puiser pour orienter sa propre existence. Le charisme de l’unité est donc un don qui n’est pas gardé jalousement par celui qui l’a reçu, mais qui est transmis à l’humanité à laquelle il appartient.

 

            Ma tâche aujourd’hui serait de mettre à votre disposition quelques unes des réflexions qui appartiennent à ce que nous pourrions appeler « doctrine de la fraternité », pour partager ce qui a déjà été élaboré, mais aussi pour offrir aux amis haïtiens l’opportunité de donner une contribution personnelle à cette doctrine naissante.

 

            La fraternité n’est pas une simple émotion, ni la description du constat qu’on est fils d’une même mère. Preuve de ceci est l’usage que déjà les Anciens ont fait de ce concept. Au début de la civilisation hébraïque, par exemple, dans le livre de la Genèse, nous trouvons mentionné une impossibilité de cohabiter, qui se transforme en fratricide. Précisément le premier fratricide, Caïn fut aussi le premier à bâtir une ville qu’il appela Énoch : de cette manière la Bible établit un lien originaire entre le fratricide – la fraternité niée – et la première forme d’organisation politique .

 

            Dans la région indo-européenne il est possible de trouver quelque trace du concept de fraternité, utilisé politiquement, déjà à l’époque du Bronze Tardif, par exemple dans la correspondance diplomatique entre le roi d’Amurru et celui de Ugarit, ou dans le traité entre le roi hittite Hattushili III et le pharaon égyptien Ramsès II.

 

            On pourrait donc remonter bien loin dans l’analyse, mais comme nous voulons parler plus spécifiquement de nous et de l’aujourd’hui, nous nous concentrerons sur le thème de la fraternité à l’époque politique contemporaine, en laissant aux cours dispensés dans l’école «Toussaint Louverture » la tâche de son approfondissement culturel.

 

            Je choisis, comme point de départ de mon analyse, cette véritable crête de l’histoire qu’a été la Révolution française. Dans la lecture faite par la postérité, la Révolution française a été synthétisée dans la célèbre devise « liberté, égalité, fraternité ». Ces trois principes ont eu des destins différents: alors que la liberté et l’égalité se sont développées et ont acquis le statut de vraies catégories politiques, et nous avons ainsi assisté pendant les deux derniers siècles à l’action historique de mouvements politiques qui se sont réclamés à de tels principes, tel n’a pas été le cas pour la fraternité qui est demeurée presque oubliée. 

 

Ce fait entraîne de graves conséquences, parce que les trois principes demeurent en équilibre entre eux, et l’absence de l’un des trois conditionne gravement la mise en pratique des autres. En particulier, dans le monde contemporain la fraternité a été souvent remplacée par la force. Mais la force lorsqu’elle interagit avec la liberté et l’égalité, produit des résultats bien différents de ceux qui sont conçus par la fraternité. Si la liberté, par exemple, se change en liberté d’imposer la loi du plus fort, celui qui n’est pas fort n’est pas non plus libre. L’égalité, de son côté, est souvent reconnue dans les faits seulement à celui qui est suffisamment fort et peut faire respecter ses propres droits, ou réussir à faire entrer ses propres produits sur le marché, ou imposer sa propre volonté dans le contexte international; de ce point de vue, celui qui n’est pas fort n’est même pas égal à l’autre.

 

Essayons d’appliquer les considérations que je viens de faire au cas d’Haïti et de nombreux petits Pays, économiquement faibles: si la liberté et l’égalité sont reconnues seulement sur la base de la force, alors Haïti, et beaucoup d’autres Pays ne pourront être ni libres ni égaux.

 

 

Mais ce problème concerne t-il seulement Haiti ? Certainement non. C’est toute la planète qui fait face aujourd’hui aux conséquences dramatiques d’une liberté et d’une égalité défigurées par l’abandon de la fraternité et le poids de la force.

 

Considérons, par exemple, la situation dramatique créé par les attentats du 11 septembre dernier à New York et Washington.

 

A travers ces attentats les États-Unis ont expérimenté la condition du faible. Pour la première fois ils ont été frappés au cœur par un ennemi extérieur. Une expérience nouvelle qui a rapproché cette Nation à tous les peuples qui ont déjà connu l’impuissance, ou qui vivent constamment sous son emprise. Avec les Tours est tombée aussi la conviction d’omnipotence: nous savons aujourd’hui qu’aucun État peut devenir suffisamment fort au point d’empêcher quelqu’un d’autre de le frapper au cœur. La faiblesse de l’État plus puissant du monde a montré la fragilité de la force, son incapacité à garantir, à elle seule, la sécurité. Mais d’où vient-elle la faiblesse de l’État plus fort du monde? Considérons une affirmation dite au lendemain de l’attentat par le Président Bush qui du fait a été partagée par plusieurs :  « Ils haïssent notre liberté, et ils l’ont employée pour nous frapper». Voilà le constat amer qui a traversé les États-Unis au lendemain des attaques.

 

L’affirmation est vraie, mais la liberté a beaucoup de facettes. Il s’agit d’abord d’une liberté sacrée et liée à la naissance de cette nation, bâtie en grande partie par ceux qui fuyaient les tyrannies et les intolérances du vieux continent européen et par ceux qui, plus simplement, fuyaient la faim et recherchaient avec la liberté le pain. Dès son origine, cette nation a donné liberté et pain à tous ceux qui ont voulu devenir américains sans faire cadeau de rien, mais en ouvrant la possibilité à tout.

 

La liberté américaine, néanmoins, n’a pas été conçue par les Pères fondateurs comme une valeur absolue. Nous pouvons lire quelques passages de la Déclaration d’Indépendance de 1776:  « Nous reconnaissons que les vérités suivantes sont évidentes en elles-mêmes, que tous les hommes ont été créeségaux, qu’ils ont été doués par leur Créateur de quelques droits inaliénables,parmi lesquels il y a la Vie, la Liberté, et la quête de la Félicité.Pour garantir ces droits, les hommes ont créé des Gouvernements qui détiennent leur juste pouvoir sur la base du consensus des gouvernés »[1].

 

La liberté américaine par conséquent n’est pas fondée seulement sur elle-même, mais sur une volonté de Dieu qui veut les hommes libres : cela signifie que les hommes ne peuvent pas se considérer les maîtres absolus de cette liberté parce que même s’ils en sont les acteurs, en même temps ils l’ont reçue, et ils doivent en rendre compte. De plus, c’est une liberté qui s’appuie sur l’unité de la communauté: et cela signifie que la personne vraiment libre est celle qui vit sa liberté avec les autres: c’est la communauté qui garantit la liberté.

 

Ce deuxième aspect est particulièrement souligné dans les documents sur les origines de «l’American experiment». «Le Mayflower Compact», accord que les Pèlerins ont soussigné le 11 novembre 1620, avant de débarquer sur la Nouvelle Terre, témoigne de la culture communautaire et concordataire qui dès le début a laissé son empreinte aux Etats-Unis: « …en présence de Dieu et en présence les unes des autres, nous scellons un solennel pacte mutuel et solennellement nous décidons de bâtir une Société Politique civile pour le meilleur établissement et la meilleure conservation de notre communauté, ainsi que pour la poursuite des Finalités susmentionnées… »[2].

 

Tout ceci n’a pas été une idylle. L’idée de liberté s’est développée à travers des conquêtes progressives. Au tout début, étaient exclus de la citoyenneté : les noirs, les femmes, les Amérindiens (qui pourtant étaient les premiers maîtres de cette terre) ; c’est que la liberté on la comprend de plus en plus à travers le temps et les expériences. Aujourd’hui nous pouvons constater que cette liberté, souvent et sur des aspects importants, a été trahie, parce que vécue d’une façon telle qu’elle a causé des dégâts aux autres: soit à l’intérieur des Etats-Unis, où les citoyens considérés comme pauvres sont aujourd’hui plus de trente millions, soit à l’extérieur, où, à côté de nombreux Pays à qui les Etats-Unis ont garanti et conquis la liberté, il y en a d’autres qui sont tenus sous un talon de fer politique ou économique. De nos jours, la liberté est souvent exposée à l’arbitraire et utilisée comme licence incontrôlée, sur le plan des choix moraux, personnels et collectifs.

 

De même que la liberté, l’unité aussi on la comprend de plus en plus à travers le temps et les expériences. A l’origine des Etats-Unis le choix fédéral, l’objectif de garder et de développer la cohésion de l’Union, a été un choix en faveur de l’unité qui a établit un modèle. Ce n’est pas sans raison que Georges Washington, au moment de se retirer de la politique écrivait dans son ‘Message d’adieu’ :  « L’unité du Gouvernement qui fait de vous un seul peuple vous est très chère. Et cela est juste, parce que cette unité est la pierre angulaire de l’établissement de votre réelle indépendance, le soutien de votre tranquillité à l’intérieur et de votre paix à l’extérieur, de votre sécurité, de votre prospérité et de cette même liberté à laquelle vous octroyez une si grande valeur »[3]

 

Mais aujourd’hui, la situation des Etats-Unis a profondément évoluée par rapport au temps de Georges Washington: en effet l’égalité de religion et de culture à laquelle le Général se référait, n’existe plus, et cela à cause du processus d’inclusion dans le domaine des droits, des nombreuses différences qui existaient déjà au temps de Washington mais qui n’étaient pas reconnues; et aussi à cause de l’introduction continuelle de nouvelles diversités qui font des États-Unis un Pays unique au monde.

 

Ce qui en particulier, et dans une mesure remarquable, s’est érodé, c’est le lien communautaire des origines. Ce n’est pas un événement nouveau. Robert N. Bellah l’indiquait déjà depuis les années 70, réfléchissant sur la crise culturelle et de confiance aux Institutions qui s’était répandue aux Etats-Unis. D’après Bellah "l’individualisme utilitariste" s’est imposé sur la liberté responsable et a engendré divisions et fragmentation sociale[4].  

 

La réflexion politique américaine elle aussi s’est penchée sur le problème de l’unité de la Nation surtout dans les trente dernières années: « Comment – se demande Michael Waltzer – peut se développer une citoyenneté commune sans rien en commun – sans une solidarité ethnique, sans une religion établie, sans une tradition culturelle unifiée? »[5] .

 

Voilà donc la question : où pouvons-nous rechercher aujourd’hui un nouveau lien d’unité qui rétablit les conditions optimales de la liberté et de la sécurité ?

 

Une question lourde; à laquelle néanmoins après les attentats du 11 septembre dernier nous pouvons peut-être commencer à répondre. En effet, aux Etats-Unis, a pris naissance un nouveau courant de fraternité, où certains ont donné du sang, d’autres ont creusé, d’autres ont écouté et consolé, d’autres encore prient, dialoguent, se projettent sur la base d’une fraternité désormais expérimentée et, qui était jusque là inconnue. C’est l’Esprit de l’Amérique profonde, depuis toujours vivant dans les petites communautés, qui depuis les attentats a reçu un nouveau développement même dans la mégapole de New-York. C’est une lumière sur la vocation des Etats-Unis qui propose sous une nouvelle forme la nouvelle frontière à conquérir  la fraternité. Sans elle la liberté se corrompt, devient liberté du plus fort qui ne tient pas compte des conséquences de ses propres actions sur les autres. C’est à travers la fraternité que les État-Unis – et pas seulement eux – peuvent conquérir la vraie liberté.

 

Les évènements de ces jours semblent donc donner une importante confirmation à ce que soutient Chiara Lubich, celle qui a introduit la réflexion sur la fraternité dans le contexte culturel et politique actuel: « à travers la fraternité même la liberté et l’égalité acquièrent de nouvelles significations et pourront être plus facilement atteintes »[6]. Sans la fraternité, la politique ne peut pas se tenir: même ses conquêtes de liberté restent fragiles et courent un risque continu ; et l’unité, si elle est comprise comme le fait de se replier pour se protéger à l’intérieur de ses propres confins, ou comme développement de la force nationale sans tenir compte des exigences des autres peuples, devient cause de nouveaux conflits. L’attaque aux Tours jumelles oblige à repenser la politique à sa base et non pas uniquement à partir de celle des États-Unis, mais à la lumière de la fraternité.

 

Il faut penser de manière urgente à une vraie « stratégie de la fraternité » qui répare les injustices présentes dans le monde et favorise le développement. Car l’attaque aux Tours jumelles a montré au monde non seulement l’extrémisme des terroristes, mais aussi l’existence d’une crise mondiale. Les injustices présentes dans le monde ne déterminent pas et ne justifient pas le terrorisme qui dépend d’idéologies particulières et de choix personnels. Mais le terrorisme puise ses adeptes aussi parmi ceux qui sont les plus touchés par les injustices: ce serait une vision limitée que de combattre les terroristes tout en laissant inchangées les conditions qui les nourrissent. 

 

Si en effet, du temps de Georges Washington on pouvait comprendre l’unité comme une certaine uniformité culturelle, et la liberté comme la sphère laissée aux décisions de chacun, aujourd’hui, toutes les deux doivent être repensées : l’unité d’un Pays et d’un peuple bien que nécessaire n’est plus suffisante, mais doit apprendre à s’ouvrir à l’unité du monde ; et la liberté ne concerne plus seulement les individus mais des communautés entières différentes par la culture et par la religion, qui désormais, aussi par effet de globalisation, vivent à l’intérieur des États particuliers, et concerne le droit d’expression des différentes cultures et religions, du pluralisme des identités et des intérêts des peuples.  

 

Ces considérations imposent à la culture et aux décisions politiques d’aujourd’hui la nécessité de la fraternité. Mais y a -t il quelqu’un qui peut se proposer aujourd’hui comme maître de fraternité politique ? Nous sommes à peine au tout début. Tous les Pays de ce point de vue se trouvent sur le même plan.

 

Même la réflexion doctrinale est très en retard. Je donne deux exemples. Une étudiante m‘a envoyé, récemment, sa thèse de Doctorat. Il y a deux ans, quand elle devait la commencer, elle alla trouver le professeur et lui dit : « je voudrais partir des trois grands principes de la Révolution française : liberté, égalité, fraternité, et étudier le rapport entre les doctrines politiques qui découlent de chacun d’eux ». « D’accord – lui répondit le professeur – mais tu dois te limiter à la liberté et à l’égalité parce que la fraternité n’est pas une catégorie politique ».  

 

Le deuxième exemple. Il y a quelques semaines, j’ai participé à une conférence avec deux autres experts. Les organisateurs m’avaient demandé le thème général de la rencontre et moi, justement, j’avais choisi la fraternité. Les deux autres professeurs quand ils sont venus à la conférence, m’ont dit qu’ils avaient cherché dans les dictionnaires de politique sans la trouver, et qu’ils avaient parlé avec d’autres chercheurs sans trouver de réponses: la fraternité n’appartient pas au langage politique ordinaire, sur ce point il n’existe pas de bibliographie et il ne savait quoi dire.       

 

Quelle est donc la cause de cette absence? Pourquoi la pensée et l’action politiques ont elles chassée la fraternité de leur horizon?

Pour essayer de répondre à cette question, je voudrais soumettre à votre attention une autre considération. L’absence de la fraternité dans les deux derniers siècles dans la politique n’est pas la seule. Il y a une autre grande absence dans les livres d’histoire de tout l’Occident: l’absence d’Haïti. Ces deux absences sont-elles liées entre elles? Et quel lien alors existe-t-il entre la situation d’Haïti et celle de la fraternité?

 

L’importance historique d’Haïti est déjà évidente, je ne la reprends pas pour vous qui l’avez vécue, mais pour tous les non Haïtiens (les étrangers) qui liront ou écouteront ce discours.

 

En 1791, les esclaves noirs d’Haïti se révoltèrent et à travers une longue lutte arrivèrent à la proclamation d’une république indépendante en 1804. Haïti est devenue la première république noire. Les Haïtiens réalisèrent ce que Michel-Ralph Trouillot a appelé l’impensable[7], ce que la culture européenne ne pouvait admettre ni même imaginer: 1/2 million d’esclaves se rebelle et se met à lutter pendant 14 ans, se démarquant militairement et politiquement de trois grandes puissances européennes et arrivant même à infliger une défaite au corps expéditionnaire envoyé par Napoléon, décide de devenir un peuple et réussit à créer son propre Etat indépendant.

 

Le premier article de la Déclaration des droits de l’homme, drapeau de la Révolution française avait proclamé:" Tous les hommes naissent libres et demeurent égaux devant la loi". La Révolution haïtienne donne un contenu effectif à l’expression "tous", en y ajoutant aussi les noirs. Pourquoi les révolutionnaires français ne la reconnaissent-ils pas?

 

Comme vous le savez, il y a, avant tout, un motif économique. La traite des noirs et l’économie esclavagiste dans les colonies était devenue au cours du 17ème siècle, une des bases fondamentales de l’économie française et le demeura aussi durant la Révolution. A la date fatidique de 1789, dans les ports de l’île arrivent 1578 navires de commerce. La colonie représente les deux tiers des intérêts commerciaux de la France. C’est exactement cette classe de marchands, la soi-disant "bourgeoisie maritime" dans laquelle les négriers ont joué un rôle de premier plan qui arrive au pouvoir en 1789, à travers la Révolution dans les différentes villes françaises et ses représentants en sont parmi les protagonistes même à Paris. Les marchands combattent le despotisme monarchique et féodal mais ne s’interrogent pas sur le despotisme qu’eux-mêmes exercent sur les colonies.

 

L’assemblée de Paris, au cours du débat, se divise entre pour et contre les propriétaires noirs, mais comme observe R.A. Plumelle-Uribe, "personne ne doute de la nécessité de perpétuer l’esclavage, parce que le débat se situe au niveau des moyens à prendre pour pouvoir garantir de manière plus efficace sa continuité"[8].

 

Cette période est celle durant laquelle se produit un fait de grande importance pour notre exposé: en mai 1791, le marquis de Girardin prononce son célèbre discours au Club des Cordeliers; en le publiant apparaît la devise "Liberté, égalité, fraternité" qui est proclamée pour la première fois et qui deviendra par la suite le "leitmotive" de la Révolution française.

 

 

Mais il n’y a pas que des raisons d’ordre économique à faire en sorte que les révolutionnaires français puissent -paradoxalement- adhérer au slogan "liberté, égalité, fraternité" tout en conservant la mentalité esclavagiste: il y a aussi une composante culturelle. Même ceux – et ils ne sont pas une minorité – qui veulent abolir l’esclavage, croient en effet presque tous dans l’infériorité naturelle des peuples africains.

 

Beaucoup d’intellectuels haïtiens contemporains soulignent la spécificité de leur révolution qui a introduit une universalité réelle dans les principes de la Révolution française; universalité que (la Révolution de) 1789 n’avait pas parce qu’elle considérait l’humanité à partir d’un modèle d’homme unique, l’européen: "le modèle culturel occidental- souligne Laënnec Hurbon- se cache derrière l’universalisme de la Révolution française. On comprend donc pourquoi le droit des peuples et des cultures devait être rigoureusement absent des préoccupations de la Révolution française"[9].

 

Mais il y en avait aussi qui, comme l’abbé Grégoire -considéré comme le partisan le plus convaincu de la libération des esclaves- interprétait de façon effectivement universelle les principes de la Révolution française. Il réunissait les blancs et les noirs, sans aucune distinction de qualité entre l’humanité des uns et des autres. Il dénonçait tous ceux qui "ont tenté de falsifier les livres saints, afin de trouver l’apologie de l’esclavage colonial"; au contraire, pour lui dans la Bible se trouve le fondement de la fraternité universelle, fondée sur le fait d’être tous fils du Père Céleste: " Tous les mortels sont liés entre eux, par leur origine, à la même famille. La religion ne reconnaît aucune différence entre eux"[10].

 

C’est donc en récupérant la fraternité sur la base biblique et en refusant l’usage idéologique que certains partisans faisaient de la Bible, que l’abbé Grégoire commence à dépasser les confins que la Révolution française avait donnée à ses principes-mêmes. Certainement ce n’est pas suffisant car l’Abbé Grégoire lui-même ne réussit pas à reconnaître et à accepter les diversités culturelles; l’universalité des droits consiste pour lui dans l’application de la perspective et des contenus de la Révolution française à tous. Les noirs, à son avis, ont besoin d’être éduqués à la civilisation de la Révolution.

           

Haïti est le témoignage vivant que la liberté et l’égalité sans cette fraternité peuvent se transformer en leur contraire et que seulement la fraternité permet d’atteindre l’humain:" Toussaint Louverture et les siens- écrit Louis Sala-Molins – donnent pour la première fois dans la pratique historique, si non au niveau du concept, à l’universalisme son sens vrai parce qu’ils donnent au ‘genre humain’ l’extension qui lui est propre: jamais plus en aucun lieu l’esclavage"[11].

 

 

            Toussaint Louverture lança un appel le 20 août 1793 aux esclaves des plantations du Nord d’Haïti:" Camp Turel, 20 août 1793: Frères et sœurs, moi Toussaint Louverture, mon nom s’est fait peut-être connaître jusqu’à vous, j’ai entrepris la vengeance. Je veux que la liberté et l’égalité règnent à Saint-Domingue. Je travaille pour les faire exister. Unissez-vous ­à nous, frères, et combattez avec nous pour la même cause".

 

            Toussaint veut lutter pour la liberté et l’égalité mais il a compris que seulement à travers la fraternité ces deux autres dimensions peuvent être atteintes et maintenues. Il est clair qu’il s’agit d’une "fraternité de guerre" une fraternité limitée aux insurgés, lancée contre un ennemi, donc elle n’est pas universelle: mais son principe est clairement énoncé, son rôle est clairement saisi.

 

            Le cas de Haïti montre de manière exemplaire le rôle que souvent la fraternité a eu dans la naissance des Etats quand la liberté et l’égalité n’existent pas encore et que les combattants luttent sans mesurer les sacrifices consentis, ils sont prêts même à donner leur propre vie et alors toute la cause qu’ils défendent dépend de leur fraternité. La fraternité fonde donc les Etats; même si elle atteint ensuite une condition de normalité une fois établies les institutions légales, et bien souvent nous l’oublions. C’est alors que la liberté et l’égalité peuvent aussi connaître une situation de crise.

 

            Haïti est absente des livres de l’Occident parce que la fraternité y est absente; parler d’Haïti signifie lancer un défi parce que Haïti ouvre, au début de l’époque contemporaine, le grand thème de la fraternité, celui que les attentats sur les Tours jumelles du 11 septembre 2001 ont reposé comme thème politique de notre temps.

 

            Haïti a subi dans sa propre chair non seulement l’égoïsme des intérêts économiques, mais aussi la vision réductrice et la pauvreté d’une culture des Lumières européenne qui se fonde sur une idée de l’homme dans laquelle l’on ne reconnaît plus l’homme concret, une culture caractérisée par une insuffisance anthropologique qui ne réussissait plus à comprendre la grandeur de l’homme.

 

            Je voudrais conclure alors en soulignant que la Philosophie des Lumières ne dit pas tout de l’Occident; et qu’au contraire l’Occident a quelque chose de bien plus grand à offrir à la réflexion sur l’homme. Et je soumets à votre attention une autre figure de l’homme qui, peut-être, peut nous ouvrir le chemin vers une plus profonde compréhension de ce que nous sommes aujourd’hui.

 

            C’est l’homme tel que Jésus nous le présente par son exemple, contemplé non pas dans les moments de gloire humaine, non pas quand il accomplissait les miracles et entraînait les foules, mais quand au sommet de sa passion, reste seul, repoussé par la terre et étranger au ciel au point de crier: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?". Jésus a perdu désormais tout contact, il est séparé de tout lien. Il ne sent même plus son lien intime avec le Père au point que de sa bouche ne sort plus la parole "Père", mais la parole "Dieu": Jésus ne se sent plus le Fils, pour pouvoir ainsi rejoindre chaque homme dans sa condition de nullité, d’abandon, d’éloignement de Dieu.

 

            Tous les hommes n’arrivent pas à se retourner vers Dieu parce qu’ils n’ont pas tous la foi. Mais chaque homme peut se reconnaître en Jésus abandonné:qui, parmi nous, n’a jamais expérimenté l’abandon, qui ne s’est jamais senti incompris, trahi, humilié, blessé? Jésus abandonné, par son cri, donne résonance à la voix de chacun de nous et de cette façon, il nous révèle la grandeur infinie de l’homme qui réduit à rien, arrivé au point le plus bas de sa propre existence, peut en Jésus lever la tête et demander le pourquoi de son abandon. Jésus abandonné montre comment l’infiniment petit peut s’adresser à l’infiniment grand et l’interroger: la question posée par Jésus n’est pas expression de rébellion mais elle est un acte de radicale fidélité parce qu’il continue à avoir la certitude que Dieu connaît et garde la signification de la tragédie qu’il est en train de vivre et dont il lui demande la finalité.

 

            Faisant appel à toutes ses forces, dans cette dernière décision de sa vie terrestre, Jésus abandonné n’attend pas la réponse du Père mais s’abandonne à Lui en recomposant l’unité avec Lui; par cet acte il reconduit les hommes, qu’il avait rejoint dans leur éloignement, à l’unité avec Dieu. Jésus a perdu son être de Fils pour que nous devenions fils de Dieu et par là frères entre nous. La fraternité est le lien qui nous est donné après avoir été déliés de tous les autres liens de soumission, de peur, d’esclavage. C’est la fraternité qui nous rend libres et égaux. On peut ne pas croire en Dieu: mais on doit prendre acte que dans l’histoire humaine c’est avec Jésus qu’est introduite la catégorie de la fraternité qu’explique comment les hommes avant d’appartenir à une race, à une culture, à un peuple sont frères: la communauté humaine est la première communauté, celle qui rend possible tous les autres, et la fraternité est le lien qui la définit.

 

            Si chacun de nous, si chaque personne humaine peut contempler Jésus abandonné et voir en lui l’explication de sa propre histoire, l’interprétation de sa propre souffrance, pourquoi ne pas penser q’un peuple aussi puisse être uni par un lien particulier à lui?

 

            C’est Jésus qui engendre la fraternité entre les humains, qui en révèle l’idée. Mais comme nous l’avons vu dans le cas de la liberté, c’est à travers l’expérience historique que les hommes approfondissent les contenus des valeurs et découvrent les trésors cachés dans leur nature, ce que Dieu y a déposé. C’est dans l’histoire que Jésus abandonné engendrer la fraternité en vivant les vicissitudes des personnes et des peuples. De ce point de vue, alors, il est peut-être possible de comprendre quelque chose de la vocation et du rôle historique d’Haïti.

 

            Haïti a vécu son propre abandon. Et comme l’Abandonné, elle n’était rien: elle a connu la prison et l’humiliation. Au nom de la fraternité elle est devenue un peuple. Mais cette décision a été combattue non seulement de l’extérieur mais aussi de l’intérieur, par les Haitiens eux-memes, a cause de leur difficulté à se comprendre, à s’adonner avec confiance à leur propre mission historique. Peut-être, Haïti est aujourd’hui un Jésus abandonné vivant, qui a la rôle d’indiquer la fraternité comme l’horizon du troisième millénaire. Ceci, ce n’est pas certainement à moi de le dire: car seul le peuple haïtien peut reconnaître sa propre vocation. Mais s’il en est ainsi, alors le moment est venu pour Haïti de relever la tête, de choisir comme l’Abandonné l’a fait, la fidélité à son propre dessein et à sa propre vocation même quand les temps sont obscurs.

 

            Mais alors Haïti ne doit pas regarder seulement ce qu’elle n’a pas, les difficultés internes et internationales. Haïti, je crois, doit considérer non pas ce qu’elle peut recevoir, mais ce qu’elle peut donner, et viser à sa vocation de maîtresse de fraternité. Pour enseigner la fraternité, cependant, il faut la vivre car c’est seulement en la vivant qu’on la comprend: c’est à cela que va servir l’école qu’ aujourd’hui nous inaugurons, école de pensée mais surtout école de vie où à travers la fraternité vécue, se formeront des jeunes qui croient dans l’unité de l’humanité et dans leur propre Pays; une école dédiée à Toussaint Louverture, à celui qui a appelé son peuple à la révolution en employant la parole du futur: "Frères".

 

            Aujourd’hui aussi les Haïtiens peuvent répondre à l’appel de Toussaint et commencer à vivre la fraternité dans les relations personnelles, sociales, économiques, politiques. Peu importe que la liberté et l’égalité ne soient pas encore pleinement acquises: c’est à partir de la fraternité qu’on édifie un Pays. Et la fraternité portera liberté et égalité.

 

            En 2004, on célébrera le bicentenaire de la proclamation de l’indépendance. Cette date devrait devenir occasion de réflexion non seulement pour les Haïtiens, mais pour le monde entier. Nous devons aider l’opinion mondiale à comprendre ce qui s’est passé, à s’interroger à travers le drame d’Haïti, sur la signification que nous avons donnée à cette période entière issue de la Révolution française, à se rendre compte que la question haïtienne est aussi la question de l’Occident, à commencer à se poser explicitement le problème d’une transformation de la politique mondiale.

 

            Je termine en vous racontant un petit épisode. Il y a deux semaines, à l’Université Grégorienne de Rome, un étudiant s’est approché de moi et m’a demandé de faire avec moi sa thèse de doctorat. "D’accord", je lui ai répondu. "Quel sujet voudrais-tu traiter?". Et lui de continuer: "la fraternité comme catégorie politique". Ce jeune étudiant est un haïtien.

 

            Autorités civiles et religieuses, Mesdames et Messieurs,

J’ai terminé ma réflexion. Je vous remercie tous de m’avoir écouté.




[1] Document Illustrative of the Formation of the Union of the Unites States of America, Washington, 1927, p. 22.

[2] Poore B. P. (ed.), The Federal and State Constitutions, Colonial Charters, and Organic Laws of the United States, Washington, Government Printing Office, 1877 (Parte II, 1889-92).

[3] Richardson J. D., Messages and Papers of the President, Washington 1896; tr. it. La formazione degli Stati Uniti d’America. Documenti. Vol. II (1776-1796).

[4] Bellah N. R., Il nuovo senso religioso e la crisi del moderno, in Vecchi e nuovi dèi. Studi e riflessioni sul senso religioso dei nostri tempi. Dagli atti del Secondo Simposio Internazionale sulla Credenza organizzato dalla “Fondazione Giovanni Agnelli” (Vienna, 7-11 gennaio 1975), a c. di R. Caporale, Editoriale Valentino, Torino 1976, p. 502.

[5] Walzer M., Civiltà e virtù civiche nell’America contemporanea, in Che cosa significa essere americani?, Marsilio, Venezia 1992, p. 9 ( prima pubblicazione in “Social Research”, XLI, 4, 1974).

[6] Lubich C., Per una politica di comunione, Palazzo San Macuto, Biblioteca della Camera dei Deputati, Roma, 15 dicembre 2000.

[7] M.-R. Trouillot, Penser l’impensable : la Révolution haïtienne et les horizons intellectuels de l’Occident, in AA. VV., La Révolution francaise et Haïti, I, Henri Deschamps, Port au Prince, 1995, pp. 399-416.

[8] R. A. Plumelle-Uribe, L’ésclavage et la traite négriere dans la Révolution francaise, in AA. VV., La Révolution française et Haïti, I, Henri Deschamps, Port au Prince, 1995, p. 38.

[9] L. Hurbon, Comprendre Haïti. Essai sur l’Etat, la nation, la culture, H. Deschamps, Port-au-Prince, 1987, p. 82

[10] Abbé Grégoire, De la littérature des Nègres ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature; suivies de Notices sur la vie et les ouvrages des Nègres qui se sont distingués dans les Sciences les Lettres et les Arts, Maradan, Paris, 1808.

[11] L. Sala-Molins, op. cit., p.17

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